Bernard Stiegler

  • Pourquoi notre monde est-il en train de devenir fou ? Bernard Stiegler signe un livre fondamental sur les ressorts d'une société qui a vendu le souci d'humanisation au diable d'une technologie aveugle. Avec la connexion planétaire des ordinateurs, des smartphones et des foules, les organisations sociales et les individus qui tentent de s'approprier l'évolution foudroyante de la technologie arrivent toujours trop tard - à tel point qu'ils sont à présent au bord de l'effondrement. C'est ce que l'on appelle la disruption. Cette immense puissance installe un immense sentiment d'impuissance qui rend fou.

  • Après le succès de librairie de «Dans la disruption», faisant même entrer le terme « disruptif » dans le Larousse, le philosophe Bernard Stiegler s'intéresse à l'ère de la post-vérité. Dans ce deuxième tome, qui succède à «L'immense régression» le célèbre philosophe s'attache à comprendre les grandes mutations à l'oeuvre dans nos sociétés contemporaines.

  • Après le succès de librairie de «Dans la disruption», faisant même entrer le terme « disruptif » dans le Larousse, le philosophe Bernard Stiegler s'intéresse à l'ère de la post-vérité. Un ouvrage important pour comprendre les grandes mutations à l'oeuvre dans nos sociétés contemporaines.

  • Ars Industrialis Réenchanter le monde Paul Valéry, pressentant la catastrophe où menait le nazisme, constatait dès 1939 une « baisse de la valeur esprit ». Aurait-il pu imaginer dans quel état de déchéance généralisée tomberait l'humanité quelques décennies plus tard - là où nous en sommes ? En 1939, seulement 45 % des Français écoutent la radio, et la télévision n'existe pas encore. En ce début de XXIe siècle, les objets communicants poursuivent les temps de cerveaux disponibles où qu'ils aillent, du lever au coucher. Un capitalisme s'est imposé, que l'on dit tantôt « culturel », tantôt « cognitif », mais qui est avant tout jusqu'à présent l'organisation ravageuse d'un populisme industriel tirant parti de toutes les évolutions technologiques pour faire du siège de l'esprit un simple organe réflexe : un cerveau rabattu au rang d'ensemble de neurones, un cerveau sans conscience. En 2005, le Medef réunissait son université d'été sous la bannière du « réenchantement du monde ». Ce livre propose de le prendre au mot : réenchanter le monde, c'est nécessairement revisiter et réévaluer le rôle de l'esprit dans l'organisation de l'économie.

  • Réflexion sur l'impact de la société de consommation sur la production et la diffusion de symboles et la diversité des individus en matière de mentalité, d'intellect, d'affects et de jugement esthétique.

  • La télécratie contre la démocratie La télécratie qui règne désormais en France comme dans la plupart des pays industriels ruine la démocratie : elle remplace l'opinion publique par les audiences, court-circuite les appareils politiques et détruit la citoyenneté. La télévision et l'appareil technologique qui la prolonge à travers les réseaux numériques de télécommunication sont en cela devenus le premier enjeu politique. À travers ce que l'on appelle les industries de programmes, c'est la relation politique elle-même qui est devenue un nouveau marché, et ce marketing confine aujourd'hui à la misère politique : au cours de la dernière décennie, l'appareil télécratique a développé un populisme industriel qui engendre à droite comme à gauche une politique pulsionnelle, et qui semble conduire inéluctablement au pire. Ce devenir infernal n'est pourtant pas une fatalité. La philosophie se constitua à son origine même contre la sophistique : celle-ci, par une appropriation abusive de l'écriture, développait une gangrène qui menaçait de guerre civile la cité athénienne. De cette lutte contre les tendances démagogiques de la démocratie grecque résultèrent les formes de savoirs qui caractérisent l'Occident. Prônant un nouveau modèle de civilisation industrielle, cet ouvrage affirme qu'un sursaut démocratique contre les abus de la télécratie est possible, et appelle l'opinion publique française et européenne à se mobiliser contre la dictature des audiences.

  • Reconfigurés par le processus d'hyper industrialisation, les villes et les territoires tentent de répondre aux défis presque inconcevables que constitue l'Anthropocène en se mettant en réseau. Mais les smart cities, généralement présentées comme solution à tous les problèmes urbains, s'imposent sans concertation citoyenne, et leurs promoteurs font de l'espace public un marché privé au détriment de l'intérêt collectif des localités qu'ils disruptent. Cela affecte les conditions de l'aménagement du territoire, de la gestion et des services, tout autant que l'économie urbaine et les politiques locales. Cet ouvrage analyse le problème crucial de la restitution de la souveraineté numérique aux individus et aux puissances publiques face à la montée en puissance des plateformes digitales (GAFAM) et propose une description des profonds changements causés par un déploiement immature des nouvelles technologies digitales.

  • La technique et le temps

    Bernard Stiegler

    • Fayard
    • 17 Octobre 2018

    La technique est appréhendée comme horizon de toute possibilité à venir et de toute possibilité d'avenir. L'auteur explique comment l'Occident a refoulé la technique comme objet de pensée, en oubliant une figure, celle d'Epiméthée, le frère jumeau de Prométhée. Il plaide pour une rencontre de la philosophie et de la technologie.

  • Un refus de la numérisation généralisée et d'une tendance à l'automatisation biologique, psychologique, sociale et technologique que l'essayiste dénonce comme une automatisation des esprits. Il souhaite opposer à ce qu'il nomme un neuropouvoir une néopolitique, où les technologies automatiques seraient au service de l'esprit critique des individus.

  • Qu´on l´admette ou qu´on le dénie, chacun sent bien qu´à présent l´avenir de la vie terrestre se trouve mis en jeu dans une urgence inouïe. Et chacun sait que, depuis la séquence historique qui s´est engagée en 2007 et qui paraît avoir déclenché ce qu´on appellerait en physique nucléaire une réaction en chaîne, chaque pas compte et semble se surcharger systémiquement de conséquences très difficilement réversibles - sinon absolument irréversibles.

    Cette crise est sans précédent d´abord en cela. Si krisis signifie bien et d´abord décision, elle est critique comme jamais : elle révèle que le destin humain - qui est un destin inéluctablement technique et technologique - est pharmacologique au sens où, en grec, le pharmakon est à la fois le remède et le poison.

    Le pharmakon est à la fois ce qui permet de prendre soin et ce dont il faut prendre soin - au sens où il faut y faire attention : c´est une puissance curative dans la mesure et la démesure où c´est une puissance destructrice. Tel est aussi le feu dans la mythologie grecque. Devenu technologie industrielle, le pharmakon est de nos jours hégémoniquement contrôlé par l´économie, c´est-à-dire par le marketing, et c´est une calamité. Cet état de fait, qui a installé une économie de l´incurie génératrice d´une bêtise systémique, signifie que la question du soin - que l´on appelle aussi le care - est une affaire d´économie politique, et non seulement d´éthique.

  • La métamorphose numérique des savoirs et de l'enseignement constitue un enjeu majeur du 21e siècle et se place au premier rang des priorités des universités et des organismes de recherche. De nouvelles conditions de publication, de certification et d'éditorialisation se mettent en place. Des règles et des méthodes pédagogiques inédites forment un processus dynamique qui doit pousser les institutions académiques, l'industrie et le monde économique à coopérer au-delà de la modernisation de la pédagogie ou du développement de compétences nouvelles. Mais beaucoup d'initiatives apparaissent comme des tendances en vogue sujettes à tous les vents et contrevents médiatiques, et vite dépassées par la dernière nouveauté, à l'exemple des MOOC déjà remplacés par les SPOC. Bernard Steigler a fait appel aux meilleurs spécialistes mondiaux pour démontrer que ce n'est pas seulement la pédagogie qui est bouleversée mais ce sont les savoirs eux-mêmes, depuis la recherche de pointe jusqu'aux formes les plus élémentaires de l'enseignement. L'ouvrage dresse un panorama complet des technologies réflexives et contributives, analyse en profondeur le principe de gouvernementalité algorithmique considéré désormais comme « régime de vérité » et « tournant computationnel » de la société hyperindustrielle. Il propose une méthodologie novatrice de gestion de débats et de communautés, construite sur un autre modèle que celui des réseaux sociaux actuels. Cet ouvrage de référence pose les bases d'une nouvelle industrie éditoriale numérique et audiovisuelle.


  • Le biopouvoir que Michel Foucault s'est si puissamment attaché à décrire
    n'est plus ce qui trame notre époque : l'enjeu est désormais le psychopouvoir,
    où il s'agit moins d'«utiliser la population» pour la production que de la constituer
    en marchés pour la consommation.
    Foucault décrit la genèse de l'État s'acheminant vers la révolution industrielle
    avec la conquête du pouvoir par la bourgeoisie et les conditions de formation
    du capitalisme typique du XIXe siècle, tel que l'aura analysé Marx, où la première
    préoccupation est la production. Or, la seconde moitié du XXe siècle rencontre
    de tout autres questions : il s'agit d'organiser la révolution des modes d'existence
    humains, voire leur liquidation, comme modes de consommation éliminant les
    savoir-vivre dans ce qui devient une économie industrielle de services dont
    les industries de programmes sont la base. La science de cette nouvelle mobilisation
    totale est moins la cybernétique, comme le croyait Heidegger, que
    le marketing.
    Le psychopouvoir apparaît de nos jours pour ce qu'il est : ce qui fait des
    enfants les prescripteurs de leurs parents, et de ces parents, de grands enfants
    - le marketing détruisant ainsi tout système de soin et, en particulier, les circuits
    intergénérationnels. Il en résulte une destruction systématique de l'appareil
    psychique juvénile.
    Les psychotechnologies monopolisées par le psychopouvoir sont des cas
    de ce que Platon, critiquant l'usage de l'écriture par les sophistes, appelait un
    pharmakon : un poison qui peut aussi être un remède. Au début du XXIe siècle,
    la reconstitution d'un système de soin exige de renverser la logique du psychopouvoir
    pour mettre en oeuvre une politique de l'esprit. Cela requiert l'élaboration
    d'une pharmacologie qui analyse les caractéristiques des psychotechnologies
    contemporaines et d'une thérapeutique qui les mette au service d'un nouveau
    système de soin.


  • Dans un contexte international marqué par la tenue à Tunis, à l'automne 2005, d'un sommet mondial (organisé par l'ONU), concernant « la société de l'information », ce livre d'entretiens a pour objet la question de l'avenir de l'Europe industrielle, entendue comme processus d'individuation psychique et collective. Dans cette Europe, où les industries (notamment les industries culturelles et cognitives) tentent de formaliser, contrôler, transformer et soumettre ce qui relève de l'esprit (aussi problématique que soit ce terme), par le moyen des technologies informationnelles et communicationnelles, l'esprit lui-même devient l'enjeu et l'objet d'une guerre.

  • L´impression que la déraison domine désormais les hommes accable l´esprit de chacun de nous, qui assistons aux effondrements systémiques, à des fonctionnements dévoyés ou irresponsables, à des actes de folie en tous genres. Que la rationalisation qui caractérise les sociétés industrielles conduise à une régression vers la déraison n´est pas une question nouvelle. Les philosophes de l´École de Francfort avaient averti dans leur analyse des industries culturelles du danger et de la nécessité de se prémunir contre ce retournement. Or cette question a été abandonnée. Plus grave, l´Université est touchée. Si l´Université n´est plus guidée par le savoir, où allons-nous ? Bernard Stiegler alarme : la raison s´est dé-formée, avec la transformation des rapports au savoir induite par le « désencastrement » du marché, l´extension du management, les nouvelles technologies - phénomènes qui conduisent à un regain de scientisme et à une prolétarisation des esprits. La raison est un état à la fois mental et social essentiellement précaire - et c´est peut-être là ce que nous, les tard-venus du XXIe siècle, découvrons : la « conquête » de la raison reste toujours à faire et à défendre.

  • L'artiste est une figure exemplaire de l'individuation psychique et collective, telle qu'un je n'est qu'au sein d'un nous, et telle qu'un nous est constitué à la fois par le potentiel sursaturé et tendu du fonds pré-individuel que suppose ce processus, et par des dia-chronies en quoi consistent les je à travers lesquels il se forme.
    Ce processus est un flux lui-même constitué de tourbillons : les tourbillons sont des flux en spirales formant au sein du flux des contre-courants sans fin. ces contre-courants reconduisent cependant au courant par leurs courbures singulières, et sont ainsi - à contre-courant - la réalité du courant dominant. un artiste est un tourbillon d'un type particulier dans ce flux : il est investi d'une tâche dans la préparation du fonds pré-individuel des je et des nous à venir.
    Et, en même temps, il est un opérateur de trans-individuation du pré-individuel disponible : il crée des oeuvres, c'est-à-dire des artefacts, qui ont pour caractéristique d'ouvrir l'à-venir comme singularité de l'indéterminé par un accès au refoulé qui trame la puissance de ce qu'aristote nommait l'âme noétique, et comme sa possibilité - qui n'est que par intermittences - de passer à l'acte. c'est un accès au sauvage.
    Le sauvage, comme double tendance d'un fonds pulsionnel liable, est ce que le désir sublimé apprivoise mais ne domestique pas. et le sauvage, non sublimé, retourne à sa pure sauvagerie. l'art, et l'esprit oú il advient, sont les noms de cette sublimation, et ils sont aujourd'hui gravement menacés. ce qui signifie que le sauvage brut est partout menaçant. ce livre présente le projet d'une organologie générale et d'une généalogie du sensible - en vue de penser ultimement la sauvagerie de notre temps.
    Il poursuit l'analyse qui a été avancée dans des ouvrages antérieurs de l'économie libidinale propre au capitalisme hyperindustriel, principalement à travers la question de l'art, comme liquidation de l'économie de la sublimation sous toutes ses formes. il s'agit de fourbir des armes : de faire d'un réseau de questions un arsenal de concepts, en vue de mener une lutte. le combat à mener contre ce qui, dans le capitalisme, conduit à sa propre destruction, et à la nôtre avec lui, constitue une guerre esthétique.
    Elle-même s'inscrit dans une lutte contre un processus qui n'est rien de moins que la tentative de liquider la " valeur esprit ", comme disait valéry.

  • Mecreance et discredit

    Bernard Stiegler

    • Galilee
    • 5 Novembre 2004


    l'évolution du système techno-scientifique mondial forme la base du devenir des sociétés humaines et constitue une individuation au sens défini par simondon.
    mais le devenir en quoi consiste cette individuation n'est possible qu'à la condition de se transformer en avenir par son insertion dans le processus d'une individuation psychique et collective. c'est ce que j'ai développé dans la technique et le temps. après la publication de aimer, s'aimer, nous aimer. du 11 septembre au 21 avril, il m'a parfois été dit que le ton de mes ouvrages était devenu " pessimiste ", et que j'avais, en fin de compte, modifié ma compréhension de la question de la technique et de la technologie.
    or, j'ai toujours écrit que le devenir du système technique nécessitait, pour devenir l'avenir de la société oú il se produit, un double redoublement épokhal, c'est-à-dire une double interruption du cours ordinaire des choses : dans ce processus complexe qu'est l'individuation psycho-sociale, une mutation technique suspendant un état de fait dominant - ce qui est la première épokhè, la première suspension de l'ordre établi -, il faut que la société opère une seconde suspension pour que se constitue une époque à proprement parler, ce qui signifie : pour que s'élabore une pensée nouvelle se traduisant dans de nouveaux modes de vie, et, autrement dit, que s'affirme une volonté nouvelle d'avenir, établissant un nouvel ordre - une civilisation, une civilité réinventées.
    dans le présent ouvrage, il s'agit d'examiner ce qui empêche que s'accomplisse ce double redoublement comme invention de nouveaux modes de vie. cet empêchement induit une décadence des démocraties industrielles. l'hypothèse générale est que le modèle industriel mis en oeuvre depuis le début du xxe siècle, et qui repose sur la partition production/consommation, est devenu totalement caduc, et conduit dans une impasse le capitalisme et les démocraties oú il se développe.
    un signe de cette impasse et de la déchéance qui s'y produit est la crétinisation des consommateurs délibérément organisée par les chaînes de télévision. une pensée n'a de sens que si elle a la force d'ouvrir à neuf l'indétermination d'un avenir. mais cet avenir ne peut donner de nouveaux modes de vie que si ces vies constituent de nouveaux modes d'existences : la vie humaine est une existence. or, la situation présente est caractérisée par le fait que cela ne se produit pas, et qu'à la création nécessaire de ces nouveaux modes d'existence s'est substitué un processus adaptatif de survie d'oú disparaissent les possibilités mêmes d'exister, rabattues sur de simples modalités de la subsistance - oú l'on vend " du temps de cerveau humain ".
    c'est ce que j'ai appelé la misère symbolique, que j'analyse ici comme prolétarisation généralisée. l'homme peut sans doute subsister sans exister. je crois cependant que cette subsistance n'est pas durable : elle devient rapidement psychiquement et socialement insupportable, parce qu'elle conduit inexorablement à la liquidation du narcissisme primordial. et cette liquidation conduit elle-même à celle de la loi.
    c'est-à-dire de ce qui constitue la condition d'un démos : la différence du fait et du droit. le modèle industriel caduc liquide ainsi le politique, et il fait de la démocratie une farce dont ne peuvent surgir que mécréante et discrédit.

  • Demesure, promesse, compromis (tp) Nouv.

  • Le numérique bouleverse les savoirs, et depuis quelques années a émergé le concept de digital humanities (humanités numériques), paradigme à travers lequel les sciences de l'homme et de la société prennent acte de ce devenir. Cet ouvrage, qui s'inscrit évidemment dans cette dynamique, pose cependant en principe que les digital humanities ne sont qu'une dimension de ce qu'il faut appréhender plus largement comme les digital studies, lesquelles concernent toutes les formes de savoirs, théoriques aussi bien que pratiques. Il soutient autrement dit que le numérique constitue une mutation globale des savoirs sous toutes leurs formes (scientifiques, artistiques, politiques, sociaux au sens le plus large, pratiques dans tous les domaines) qui pose des questions épistémologiques fondamentales et radicalement nouvelles. Le contexte géopolitique de cette réflexion - qui a donné lieu à la constitution d'un réseau international par l'Institut de recherche et d'innovation (cf. digital-studies.org) - est l'émergence d'une industrie planétaire des savoirs pour laquelle l'Amérique du Nord tente de constituer ce que l'on appelle désormais un smart power.

  • La dissémination des technologies numériques dans toutes les couches sociales de tous les pays industrialisés transforme inexorablement les relations entre les individus, les groupes, les générations et les nations. La croissance spectaculaire des réseaux sociaux affecte tous les milieux, et vient transformer les règles du jeu socio-économique dans son ensemble, tant pour les individus que pour les entreprises et organisations, et dans tous les domaines de la vie. Or - en première analyse - ces nouveaux réseaux peuvent sembler des réseaux non sociaux, voire même antisociaux. Ils sont en effet généralement coupés de ce qui caractérisait jusqu'alors le social : lié à un territoire, à une langue, à un héritage (religieux, politique ou culturel au sens le plus large), légué par des générations d'ascendants, et qui précède en principe le social comme son passé, comme un sol commun. Cet ouvrage, dirigé par Bernard Stiegler, propose les meilleures contributions aux Entretiens du Nouveau Monde Industriel sur les réseaux sociaux. Il montre comment ces technologies relationnelles bouleversent non seulement les règles traditionnelles de l'économie et de l'industrie, mais également, et plus profondément, le processus d'individuation psychique et collective. Il propose une analyse approfondie des conditions sociologiques et psychologiques qui président à la constitution de ces réseaux sociaux. Il étudie leurs conséquences économiques et organisationnelles, et identifie les opportunités d'innovation sociale, les enjeux politiques et les menaces afférents à cette émergence du " social engineering ". Enfin, il explore les règles de constitution et de développement des réseaux sociaux du web 3.0 (alliance du web sémantique et du web social), et également les conditions économiques et éthiques d'administration de ces nouveaux milieux, c'est-à-dire les questions de la gestion, du contrôle, de la transparence et de l'e-démocratie, ainsi que les technologies et les stratégies industrielles déjà mises en oeuvre ou à venir.

  • Au moment où le consumérisme s'écroule, un nouveau monde industriel est en train d'apparaître, qui nécessite de nouveaux types d'investissement, sans rentabilité à court terme, et par rapport auxquels l'ancien modèle résiste. Cet ancien modèle est celui qui a produit Fukushima avec Tepco, c'est aussi le modèle de Servier, c'est le modèle de Goldman Sachs qui a tué la Grèce moderne, c'est le modèle de pseudosystèmes de " crédit " et d'" investisseurs " qui sont devenus des dispositifs de spéculation sur la dette, c'est-à-dire de destruction de l'investissement. Dans ce contexte, comment penser dans le nouvel âge de l'inquiétude qui semble commencer en ce début de XXIe siècle ? Telle est la question que pose Bernard Stiegler en ouverture de cet ouvrage consacré à la confiance, à la défiance, au crédit et à la technologie dans les mondes industriels. Des contributeurs prestigieux - chercheurs, philosophes, historiens, sociologues, prospectivistes - proposent une étude sans concession des notions de confiance et de crédit, et de leurs fondements politiques, économiques, financiers, philosophiques, sociaux, industriels et technologiques. Ils en analysent toutes les transformations dans le contexte actuel de crise et de développement du numérique. Enfin, ils explorent les principes et les conséquences des nouveaux outils qui pourraient soit recréer la confiance, soit aggraver la défiance - faute d'une politique publique appropriée, par exemple en matière d'ouverture des données publiques, d'évaluations par les pairs, de réputation et de légitimité par l'action au sein d'une économie de contribution rompant véritablement avec le modèle consumériste.
    Ouvrage réalisé sous la direction de Bernard Stiegler, avec les contributions de : Ulrich Beck, Nicolas Auray, Valérie Peugeot, Laurence Fontaine, Hidetaka Ishida, Patrick Viveret, Michel Guérin, Bernard Umbrecht, Alain Mille et Jean-Philippe Magué.

  • Passer a l acte

    Bernard Stiegler

    • Galilee
    • 6 Juin 2003

    Mon devenir-philosophe en acte, si cela eut lieu, et je crois bien sûr que cela eut lieu, fut l'effet d'une anamnèse produite par une situation objective dans le cours accidentel de mon existence.
    L'accident consista en cinq années d'incarcération que je passai à la prison saint-michel de toulouse puis au centre de détention de muret, entre 1978 et 1983 - années évidemment précédées par un passage à l'acte, c'est-à-dire par une transgression. or, ce furent cinq années de pratique philosophique, de phénoménologie expérimentale, et de passage aux limites de la phénoménologie, après ce " passage à l'acte " qui n'avait, en soi, strictement rien de philosophique.
    On doit toujours être prêt à philosopher à mort, comme le fait socrate, et philosopher dans le mourir qu'est une vie ; mais " une vie ", cela veut dire ici une existence et une facticité, c'est-à-dire une accidentalité. par exemple, la condamnation à mort de socrate est un accident qu'il faut : dont socrate va faire en sorte qu'il le faille, dont il va faire un défaut qu'il aura fallu. la vocation philosophique, s'il y en a, se donne comme chez proust dans le futur antérieur d'un après-coup, comme endurance de l'après-coup.
    L'après-coup traverse et structure ce que ces cinq années de prison furent pour moi - mais aussi les vingt qui les suivirent, et qui m'ont conduit aujourd'hui devant vous comme devant la loi.


  • dans son analyse de l'esprit du capitalisme, max weber posait en principe que celui-ci ne se développerait que comme désenchantement et rationalisation de la , société - cette rationalisation étant alors entendue au sens de l'application du calcul à toutes les activités humaines.

    le capitalisme est aujourd'hui devenu planétaire, et il semble bien que le processus que décrivait weber est arrivé à son terme. or, comme résultat de la rationalisation, ce terme paraît condamné à s'effondrer dans l'irrationnel le plus inquiétant. il engendre une misère spirituelle (une paralysie des fonctions de l'esprit humain) d'oú a disparu la raison comme motif d'espérer: comme " règne des fins ", selon l'expression de kant.
    comme disparition de tout horizon d'attente - de toute croyance, religieuse, politique, ou libidinale, quelle soit amoureuse, filiale ou sociale, constituant le tissu des solidarités sans lesquelles aucune société n'est possible, ce qu'aristote nommait la philia-, le désenchantement absolu frappe en particulier ceux qui pensent ne plus rien avoir à attendre du développement des sociétés hyperindustrielles.
    ces désespérés sont des " desperados ", et ils seront de plus en plus nombreux. or, n'avoir plus rien à attendre signifie tout aussi bien n'avoir plus rien à craindre, ce qui est également le sens de l'elpis grecque: attente qui est porteuse à la fois de l'espoir et de la crainte. dans le désespoir, il n'y a plus de crainte - et les mécanismes de répression, qui prolifèrent pour tenter de colmater les effets de la perte d'autorité qu'est aussi la perte d'esprit, sont de moins en moins efficaces.
    car finalement, ils engendrent de plus en plus le contraire de ce pour quoi ils sont faits - et sous des formes extrêmes, et totalement irrationnelles, c'est-à-dire imprévisibles. c'est ce qui advient en ce moment, et c'est une très mauvaise nouvelle : l'hyperpuissance du système technique de l'époque hyperindustrielle ne peut demeurer puissante que pour autant qu'y règne une confiance ordinaire que l'irrationalité destructrice engendrée par la liquidation du règne des fins ne peut que ruiner.
    la confiance est le préalable du fonctionnement de l'hyperpuissance: dès lors que celle-ci est perdue, l'hyperpuissance se renverse en hypervulnérabilité et en impuissance. la perte des motifs d'espérer se répand alors à tous comme une maladie contagieuse. ce tous n'est plus un nous : c'est une panique.


  • la société souffre aujourd'hui de la consommation.
    elle le sait, ou elle le sent. et plus elle le sait - ou le sent -, et plus elle consomme. ce cercle vicieux est un cercle addictif, typique du capitalisme hyperindustriel. il engendre mécréante et discrédit, perte d'individuation psychique et collective, désaffection et désaffectation des individus. comment en sortir ? parvenu au stade oú la toxine crée plus de souffrance que de soulagement - étant devenue un système de dépendance sans issue, puisque l'augmentation des doses conduit à la diminution de leurs effets -, le toxicomane 1) voudrait se désintoxiquer, ayant identifié et éprouvé les conséquences de l'intoxication comme telle, et cependant 2) ne peut pas et ne veut pas actuellement cesser de consommer le poison.
    comment faire pour que ce toxicomane en souffrance, c'est-à-dire en puissance de se réindividuer, et qui voudrait se désintoxiquer, c'est-à-dire cesser de se désindividuer, trouve le courage de passer à l'acte ? telle est la question politique comme procédure thérapeutique - entendons par là : comme dispositif de soins, cura, mélétè, therapeuma, souci de soi entendu comme gouvernement de soi et des autres (michel foucault), bref, otium, et otium du peuple s'il est vrai que le demos est à la fois malade et puissant d'une doxa (d'une opinion publique) toxique, mais aussi tonique de toutes ses possibilités de passer à l'acte (comme le montre maurice blanchot dans l'entretien infini).
    intoxiqué, le capitalisme est aujourd'hui ce qui doit être défendu (contre lui-même) et non ce qui doit être combattu : il faut l'empêcher de très mal finir, et trouver la voie pour que cette époque de l'individuation se poursuive et finisse bien : conduise à autre chose. une nouvelle société industrielle doit être pensée, selon un autre modèle industriel, qui repose sur une socialisation des technologies issues de la grammatisation, que platon appelait déjà des pharmaka - à la fois poisons et remèdes.
    il n'y aura un avenir de la société industrielle que dans la mesure oú celle-ci saura cultiver à nouveau un otium du peuple comme sublimation : que dans la mesure oú elle saura se constituer en une nouvelle économie libidinale qui ne peut être qu'une écologie libidinale des pharmaka de notre temps. le fait, c'est la désublimation. et le problème, c'est ce que le processus d'individuation psychique et collective suppose de sublimation étayant le surmoi nécessité lui-même par ce que j'appelle l'être en défaut, et qui ne peut faire lui-même défaut sans que la barbarie ne règne - car c'est alors que, comme l'a écrit sigmund freud dans l'avenir d'une illusion, " les créations de l'homme sont aisées à détruire et [que] la science et la technique qui les ont édifiées peuvent aussi servir à leur anéantissement ".


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